Interview de Serge, plaisancier.

Publié le par Grassineau Benjamin



La parole aux marins n°3. Serge, plaisancier.
 

A 23 ans j’ai commencé à faire du bateau, sur un habitable de 5 mètres 65, Jouët 18. J’ai appris tout seul, d’abord trois ou quatre fois avec cet ami. J’ai aimé d’emblée et ça m’a donné l’envie d’en construire un, dériveur en acier de 10 mètres. Je n’avais aucune notion à la base. J’ai lu des livres, posé des questions à des copains, fait des bêtises et puis réparé. 10 ans se sont écoulés entre le désir et la finition. 3 ans pour la réalisation du bateau.

Je suis parti en couple, nous avons divorcé après, mais non ça n’a pas cloché sur le bateau. De janvier 1994 à juillet 2003, j’ai vécu sur mon bateau… Madère… Dakar… Saloune… Cap Vert… Dakar… Saloune… Casamance… Cap Vert… Brésil… et rentrée…Au début nous étions deux, puis j’ai été tout seul pendant 6 ans. Oui, j’ai été navigateur solitaire par obligation, non par choix.


Sur un bateau, les occupations ne manquent pas, il faut gérer le vent, gérer la mer, gérer la nourriture, lire, la musique, pêcher pour la nourriture. Il n’y a pas d’obligation de travail là dedans, c’est pour mon plaisir.(très peu de bateaux n’ont pas de bouquin ! Ah, les bibliothèques de bateaux, beaucoup de romans…). Il y a toujours des prises de bec, des mises en place plutôt.


La solidarité sur un bateau, c’est vrai quand tu as un problème tu en causes, il y a une écoute. Quand tu es en mer, tu n’hésites pas à aller aider quelqu’un, tu ne te poses pas de question, s’il y a un danger. Pour ma part, je n’ai jamais rien eu de dramatique, que des petits trucs, des déséchouages… C’est en fonction des possibilités qu’on a de pouvoir aider. J’éteignais la VHF, car ça parle en toutes les langues.


Les gens de mer tant que ces gens là respectent la mer, je les respecte aussi. En général, ces gens là sont des grands humains, des gens la qui respectent l’entraide, il y a eux et ceux qui ne respectent pas la mer, ne respectent pas non plus l’entraide. Autrefois elle occupait la première place, mais aujourd’hui j’ai changé de vie et j’y passe moins de temps. Je n’étais pas plus seul en mer que si j’avais été à terre.


Oui des règles de vie particulières, tout au moins identique à celle des montagnards, de la vie dans le désert. Ce sont des milieux hostiles et différents, avec des mêmes règles de vie. On a vraiment l’impression de vivre dans un monde à part. C’est un monde choisi, pas subi. Il y a des gens de mer qui ont un esprit marin. D’autre part il faut savoir ses limites, ce sont ceux qui respectent la mer, savoir ses limites et ne pas les dépasser, pour ne pas mettre d’autres vies en péril. C’est pas un milieu où l’on fait le fanfaron, où l’on recherche la gloriole. Si tu te dépasses, c’est les éléments qui l’ont voulu et c’est pour sauver ta peau.


Ce qui me motive à partir en mer ? Une sérénité… C’est simplement le fait de partir. En mer j’ai l’impression d’être chez moi… le vent … le soleil… l’eau… tout cela est en mouvement et nous fait participer à la vie de la Terre. Même en plein marais où j’habite, tout cela est trafiqué, et le ciel on ne le voit pas dans ma maison. En mer, rien ne t’empêche à gérer ton déplacement. C’est une forme de liberté.


ENTRAIDE   

Oui, il y a une forme d’entraide sur le bateau, même si des fois il faut mettre les points sur les i . C’est une équipe. Ca dépend de la qualité des humains embarqués, car c’est une vie en communauté restreinte et que le bateau est un révélateur de caractère. Ca active, ça met plus fort les qualités et les défauts des gens. Non ce n’est pas une nécessité vitale due à l’isolement qui fait renforcer la solidarité, qui fait fonctionner la solidarité ; il faut la créer, voire l’obliger en parlant : tu donnes les règles, si il y en a un qui ne fonctionne pas, ce qui est très rare, c’est l’enfer. Tout le monde est au diapason, sans ça, c’est terrible ! tout alors devient de plus en plus difficile. Il y en a un qui va morfler et l’autre deviendra tortionnaire et le reste de l’équipage va morfler. Ca se passe très, très mal.

J’ai vu sur d’autres bateaux, une des deux personnes en litige ou plusieurs doivent être débarquées incessamment. Il ne faut pas chercher à comprendre, il faut débarquer.

Un nouvel arrivant, il faut lui expliquer les règles du bord, les quarts, pour manger, les corvées. Il faut que tous prennent leur part active. Les affinités, etc… c’est comme à terre. En bateau, il faut prendre énormément sur soi, sans ça, ça ne marche pas. On ne peut pas se cacher, sur un bateau.

La décision n’appartient qu’à une seule personne, le responsable du bateau, même si il y a une discussion avant. Les équipiers, s’ils ont des connaissances, ils sont compétents.
Ils apprennent après.
 

Les relations entre les membres de l’équipage à terre sont les mêmes si la traversée s’est bien passée. Si la traversée se passe bien, c’est souvent l’occasion de grandes bouffes, de grosses cuites… Tout le monde remet à plat ses petits problèmes et puis tout va bien ! A la deuxième étape après, c’est pas évident que les gens se voient.

 
RAPPORTS NAVIRE/AUTRES

C’est différent si c’est dans le pertuis ou en Afrique !
Je me refais aux normes locales, la courtoisie pour moi, tout au moins ici, c’est les règles maritimes, tribord à … voiliers prioritaires sur moteur, sauf si accès dans un chenal. C’est le respect des règles, ici. C’est l’application des règles, bête, pas de courtoisie. En Afrique, très peu de voiliers, pas de courtoisie, mais en règle générale, ils ne te rentrent pas dedans.
 
DEFINITION DES TERMES

La solidarité ? Une aide à une autre personne, sans attendre de retour, connue, pas connue. Une entraide désintéressée pouvant être anonyme. Tu peux aussi aider tes amis, ça s’appelle aussi de la solidarité. Tu n’es pas obligé de connaître la personne pour l’aider.

Ca se passe au port essentiellement, si tu connais la solution, tu la donnes. S’ils sont dans la dèche au niveau de la bouffe, tu te démerdes pour les aider. A l’étranger, il y a forcément un moyen (même activité, même nationalité), l’entraide peut se passer aussi à ce niveau là, même pas des gens de la mer.

En mer, c’est filer un coup de main à un bateau en difficulté, c’est pas aussi simple que ça, quand tu es en mer. Pour ma part j’ai juste sorti des gens qui s’étaient échoués.

C’est aussi, répondre à une situation de détresse morale physique ou matérielle, tu le vois bien, mais il n’y a pas que ans la détresse que tu vas aider les gens. A partir du moment où il y a un problème, tu vas aider les gens.

A partir du moment où il est humain, il n’y a aucune condition pour que j’aide quelqu’un. S’il est très désagréable, en mer je l’aiderai, là pas de couleur, c’est toujours. A terre, je ne suis pas tout seul, il peut y avoir des affinités. Le milieu marin est très sectaire, comme à terre, affinités ou pas mais en mer sur un bateau, il n’y a pas d’histoires de personnalité. En mer tu penses que les gens feront comme toi, c’est pour cela que tu ne regardes pas celui que tu aides.

C’est un monde que tu ne peux pas oublier, c’est un côté de moi qui ne disparaît pas, je ne rentre pas dans le moule, j’essaye de ne pas en faire trop, même si je suis né dans ce monde de terrien, dix ans de mer m’ont plus forgé que la terre. C’est viable que lorsque tu es sur l’eau. A terre ça ne sert plus à rien. Tu prends une démarche de pingouin un peu rigolote, qui n’est bien que lorsqu’il est dans l’eau.

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