Grandeur et décadence du voileux

Publié le par Grassineau Benjamin


Avant de casser du sucre sur le dos du voileux, il faut commencer par admettre qu'il a connu autrefois son heure de gloire... Si, si... Au XIXe et début du XXe siècle, le voileux était un bourgeois éclairé, qui utilisait la voile pour véhiculer et mettre en pratique un certain nombre de valeurs qu'il affectionnait : la compétition, la ténacité, le mérite, le goût de l'exploration, le loisir, etc. Goût de l'exploration qui a permis en d'autres circonstances, d'asservir des peuples colonisés en toute bonne conscience... Mais bon..., là n'est pas la question. Car quelques soient les intentions de ces voileux conquérants, il est indéniable qu'ils ont donné lieu au départ à des expériences intéressantes et enrichissantes (exploration libre, voile de plaisance, voile de compétition, etc.). Les citadins sont un peu abrutis, mais ils ont parfois des idées.

Seulement voilà. La bourgeoisie moderne, elle a bientôt 300 ans. Autant dire que les bourgeois ne sont donc plus capables d'inventer grand chose depuis longtemps. Ils ressassent les mêmes rengaines depuis au moins un siècle. C'est pour cette raison que la voile des grands bourgeois, imprégnée de grandeur, est devenue la voile bourge. Rien de surprenant à cela. En Europe, on sait comment ça fonctionne depuis trois siècles. Les grands bourgeois (ou les anglais) ont les idées. Le troupeau des bourgeois s'y colle parce qu'il faut bien s'y mettre. Les petits-bourgeois suivent par habitude. Les classes moyennes embrayent en dernier, persuadées qu'elles sont de parvenir à un niveau de vie plus élevé. Bien sûr, la voile n'a pas échappé à cette loi de la diffusion descendante des pratiques et des innovations. A preuve, on parle généralement de démocratisation de la plaisance. Démocratisation ? Ben voyons. Paradoxe de notre civilisation où les bourges copient les pauvres (que je sache, ce ne sont pas eux qui ont inventé la voile), avant de démocratiser des pratiques qu'ils leur ont piqué ! Rectifions tout de même notre propos. En réalité, seule une partie de la voile a subi cette régression idéologique, puisque pour certains, la voile était restée ce qu'elle avait toujours été : un moyen de locomotion.

Quoi qu'il en soit. Prenons un triste exemple de cette déchéance de la voile bourge : les bourges parisiens qui font de la voile. Inutile d'y aller par quatre chemins. Ils sont franchement pathétiques. Ils font pitié. Peut-on éprouver autre chose qu'une profonde peine devant ces parisiens de luxe, aux personnalités détruites par la compétion sociale, qui s'imaginent faire acte de bravoure en faisant des croisières sur les voiliers de l'EDHEC ? Symptôme flagrant de la décadence parisienne, ils ont réduit la voile à un outil de distinction sociale. Mais croyant se distinguer, ils ne font pourtant que se conformer et singer les rites et croyances de leur milieu social, terriblement pauvre en idées nouvelles et embourbé dans des préjugés dramatiquement rétrogrades. Conséquence : ils font de la voile comme on fait un rallye. L'essentiel est de frimer, de se la jouer, de faire mieux que son pote. La voile est pour eux un moyen de promotion sociale et d'étalage de leur richesse. Fini le côté loisir, l'apprentissage de la vie, l'exploration... Tout cela est remplacé par la compète...

Un peu d'anthropologie. Les voileux bourges pullulent généralement dans les associations, les clubs et autres organisations à but non-lucratifs. Ils sont de classe moyenne à riche. Ont un bateau à La Rochelle, Brest, Deauville ou en Méditerranée. Bon, sur ce sujet, tout est dit. Je ne connais pas d'agence de voyages qui fasse des expéditions pour découvrir cette tribu d'arriérés qui vivent en s'imaginant qu'ils possèdent le monde et sont au sommet de l'humanité (comme de nombreuses autres tribus d'ailleurs), mais ça vaudrait le coup d'en organiser. On les rencontre dans le XVIe à Paris ou dans les centre-villes des grandes villes françaises. Leur hantise : ne pas posséder le voilier dernier cri. Cela ternirait leur réputation.


Il ne faudrait toutefois pas surestimer l'importance de ces zouaves, et imaginer qu'ils se situent au sommet de la pyramide des voileux. Eux voudraient le croire. Mais en réalité, c'est une tribu parmi d'autres. Certes, c'est la plus pathétique de toutes, mais c'est surtout un peu le noyau dur des voileux, le modèle originel d'où le mal est parti ! Et c'est pour ça qu'il fallait commencer par elle.

Une autre tribu de voileux est la tribu des sportifs. C'est de loin une des pires. Faute d'avoir de l'argent, pour la plupart, ces voileux se rabattent sur la compétition, les exploits et les records. Leur terrain d'occupation : le savoir. Rien d'étonnant, c'est un bien aisément disponible, qu'ils peuvent contrôler. Le but est donc de faire de la voile un truc de professionnel. Et le meilleur moyen pour ça, c'est de l'enseigner. Leur objectif est de "scolariser" la voile. C'est de faire du marin moyen un mauvais marin, un ignorant qui s'ignore. Conséquence logique, les voileux sportifs pullulent dans les écoles de voile. Encore un peu d'anthropologie. Ils ont développé certaines croyances, ont leurs idoles (Lamazou, Moitessier, Tabarly, etc.), leurs mythes, leurs rites, leurs rassemblements, une manière rationnelle et compétitive d'appréhender le milieu marin, parfois une pseudo-éthique (comme chez les Glénants), etc. Ils ont même des codes vestimentaires (comme la tribu des bourges chez qui c'est ciré jaune, pull marin et botalos aux pieds), une certaine nonchalance (ils restent ancrés dans la vingtaine un bon moment), ils fument du hash, boivent, se collent de l'écran total sur le nez (ils connaissent les rudesses de la vie de marin) et aiment parler technique. Ils aiment aussi se montrer en spectacle, dans des  grandes compétitions. Ca leur permet de comparer la taille de leurs biceps, et de collecter des fonds pour pratiquer leur "passion". Ils font alors des sortes de shows, gigantesques messes modernes où tous rêvent en coeur d'occuper la place de l'un des grands prêtres : la barre d'un grand voilier de course. Conscients de leur supériorité, ils regardent avec un certain mépris les gens qui n'ont pas accès à leur merveilleux monde de compétition. Sur un bateau, ils sont pragmatiques et disciplinés. Ils aiment discuter technique, sécurité, régler les voiles et tenter de doubler leur voisin. A noter que certains chefs de bord dans la catégorie voileux sportifs sont de véritables tyrans. Et plus généralement, faire de la voile avec des voileux sportifs peut s'avérer extrêmement pénible. Rapidement, ils insinueront dans votre esprit qu'on peut être "bon" en voile, que c'est un don, et que toute la bonne volonté ne suffit pas à devenir bon. Donc, vous partez peinard, insouciant, vous revenez sur les nerfs, dégoûtés de la voile à tout jamais, et persuadés de votre incapacité à devenir un jour un bon marin ! Pour finir, la hantise du voileux sportif : arriver dernier dans une compétition.

Une autre catégorie qui vaut le détour est le voileux technicien. Ce voileux, faute de briller dans le monde de l'apparence ou des compétitions sportives, se rabat sur la technique et la sécurité. Il devient un pro de l'ordre et de la sécurité. La voile est pour lui une manière de sublimer ses instincts de domination sur le monde et sur son équipage. Il va vous barratiner sur le meilleur matériau pour réaliser une coque, sur les coins les plus dangereux en navigation, sur la sécurité de nuit, sur les règles maritimes (les plus courageux connaissent par coeur l'alphabet international et la signification des drapeaux internationaux : en cas d'échouage en face du port, il faut savoir rester sur ses gardes) sur le prix des ports, etc. C'est pour lui une manière d'expulser hors de lui toute la frayeur qu'il éprouve dès qu'il sort du port pour aller faire deux ou trois ronds dans l'eau. Ce voileux est très courant. Il hante les ports et il est très difficile de l'éviter. Il se targue d'éprouver un certain mépris envers le plaisancier peu respecteux des règles de navigation qui n'a pas bien retenu les leçons et connaît mal ses noeuds et son vocabulaire marin. Sa hantise : être secouru par la SNSM suite à une mauvaise interprétation des prévisions météo.

Autre catégorie : le voileux explorateur. Digne héritier des anciens colons, il mesure le nombre de galons à la distance des côtes et au nombre de ports visités en Australie, en Indonésie et aux Caraïbes. Pour lui, un voileux qui se respecte est un voileux qui part le plus loin possible et qui s'est pris un maximum de branlées par gros temps dans des passes difficiles. Faute de quoi, c'est un looser. Il aime donc raconter ses exploits autour d'une table, en buvant un rhum, avec une certaine nostalgie dans la voix. Il aime le marin, le vrai, celui qui en a bavé et qui exhibe sans le vouloir les tatouages miteux qu'il a sur les bras. Son idole, c'est le marin qu'en a chié. Vie de marin, vie de chien. Parfois, il a construit son bateau lui même, la tête remplie des exploits d'Alain Gerbault. Les plus courageux ont fait un tour du monde, et vous n'avez pas fini d'en entendre parler. Mais très souvent, il abandonne la mer après son tour du monde. Plus ou moins secrètement honteux de n'avoir rencontré que des gens comme lui durant tout son périple super bien organisé. Sa hantise : ne jamais décoller de son port d'attache et mourir sans avoir pu faire son tour du monde.

Dernière catégorie. Le voileux beauf. Le voileux beauf, ce qui le branche, c'est les plans apéros, merguez et sardines frites. Pour lui, la voile, c'est le camping-car bon plan avec Mimine. Le plan que ces potes de travail ne connaissent pas, mais que lui connaît, parce qu'il est plus malin qu'eux. Son plaisir, c'est de siroter un ricard devant une télé de poche, le soir, sur son cokpit, dans un port de la côte d'Azur, en rigolant avec les copains. On l'a compris, le meilleur plan voile pour notre voileux beauf, c'est la voile confort. Un bon voyage est un voyage confortable et péperre. Sa hantise : se retrouver en panne de chauffage, de télé ou de glacière.

Voilà un premier aperçu de ce monde des voileux en pleine décrépitude, qui rêve en secret de réitérer les exploits des premiers bourgeois, mais qui ne fait en réalité que les singer, sans même s'en rendre compte. Monde de voileux qui décidemment, n'a plus grand intérêt pour les amoureux de la mer...

Alors, n'hésitez plus, rejoignez la voile pourave.
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Commenter cet article

Arthur 04/03/2012 12:50


Une autre catégorie existe,émergeante, celle du "raid nautique". A la base, voile légère pas chère, on explore les criques,
les plages, sans frime, loin des marinas, le problème c'est que de plus en plus de "raiders" naviguent sur des engins qui valent dix mille vingt mille voir trente mille euros.

pascal 06/08/2016 16:23

Question à Artur : quel est le problème??????????

admin 29/11/2010 12:20



salut, merci pour ton commentaire, ça fait plaisir de voir que ça motive du monde. sinon, rien d'autre à dire que viva la voile pourave, et finalement, toutes les formes de voile du monde entier,
dans leur diversité !!!



lionel 28/11/2010 17:37


Salut ! Trop bon la voile pourave, je me suis poilé à mort. Même si j'ai beaucoup appris aux Glénans que j'aime beaucoup et pas mal bourlingué en bateau, et même je crois que c'est pour ça que je
me suis d'autant plus marré... Ya à apprendre partout et vive la voile pourave...ou pas.


Loïc 23/04/2010 02:43



Salut


Moi j'aime ton site et je n'hésite pas, je rejoins la voile pourave. Déjà pour ton style d'écriture bien enlevé, vivace! On n'est pas obligé d'adhérer à toutes les analyses ni de
tout prendre au pied de la lettre ou au premier degré mais on s'en fout c'est bien marrant à lire et je pense qu'il faut déjà te féliciter pour avoir mis en place cette construction
intellectuelle et remis à l'honneur les mots pourave, pèrave, etc... A la limite je suis jaloux de pas avoir lancé moi même le concept. En plus il y a un ancrage nostalgique à nos conneries
d'ado, un bon sens de la provoc, des phrases cultes style "la voile pourave renaissait de ses cendres..." D'ailleurs à mon humble avis la voile pourave est un truc ouvert où chacun peut mettre un
peu ce qu'il veut. On est tous le pourave de quelqu'un, mais l'essentiel est d'être le pourave de soi même suivant ses propres critères, enfin je me comprend! Donc tout ce que j'ai à dire
c'est continue si tu as encore des trucs à dire là dessus, moi je me ferai un plaisir de te lire, et aussi peut être de se croiser un jour dans un port ou un mouillage charentais...



X 17/01/2009 13:18

Juste pour dire que moi j'ai vraiment rigoler en lisant cet article. Pourtant, on me descends: ancien régatier sportif, technicien de maintenance du nautisme ( c long à prononcer :) . Il faut bien avouer qu'il y a pas mal de blaireaux dans le milieu.
Je trouve ça dure de comparer la régate ( en monotypie et en respectant les règles qui est un jeu passionnant: un jeu d'echec en mode sport de glisse, c'est vraiment intense ) à la promenade romantique. D'accord, les deux se font sur un bateau et sur l'eau.
En tout cas que chacun prenne son plaisir... moi je fais les deux et je vois ça comme deux activités fondamentalement différentes...
Sinon, j'ai mis un lien sur mon blog naissant:) merci pour la rigolade, c bon pour la santé il parait
see u